Le pantalon baissé : entre mode, cri de révolte et miroir d’une jeunesse lushoise en quête de repères

 


Par Jules Mbuyu 


Dos au mur, ceinture au niveau des genoux, sous-vêtements à l'air libre. La photo est devenue virale dans les groupes WhatsApp lushois. Ce style, baptisé "sagging", s'impose chez de nombreux jeunes de Lubumbashi, dans la province du Haut-Katanga, au Sud-Est de la République Démocratique du Congo dont plusieurs s'identifient comme membres de la jeunesse de certains partis politiques. Simple effet de mode importé ou symptôme d'une crise d'identité plus profonde ? Enquête.


Lubumbashi, capitale de la "mode" ?


Au coin de la Poste, à la Ruashi ou à Kenya, ils sont visibles. Jean-Marc Ilunga, 19 ans, membre d’un parti politique, assume et s’exprime en Kiswahili (langue la plus parler localement) : 

"Nous on appelle ça 'être à la Une. C'est la mode américaine, c'est le swag. Si tu le portes, on sait que tu es à la page, que tu es un vrai Yankee. Ce n'est pas de l'impolitesse, c'est notre style."

Même son de cloche chez Grady Mwepu, 22 ans, qui se revendique mobilisateur d'une ligue des jeunes d'un grand parti politique de la ville :

"Au parti, on veut montrer qu'on est jeunes et différents des vieux. Porter le pantalon comme ça, c'est montrer qu'on est libre. Les gens nous regardent, et c'est ça qu'on veut."

Pour ces jeunes, le pantalon baissé n'est plus un accident vestimentaire. C'est un code, un langage. Un signe d'appartenance à une culture globale vue sur TikTok, Instagram, Facebook ou autre plate-forme numérique. 


Ce que disent les encadreurs : "Une jeunesse qui a perdu le fil"

Du côté des encadreurs, l'inquiétude est palpable. Maître Didier Mwamba, encadreur de jeunes dans une paroisse de la commune Kampemba, est catégorique :

"Nous avons démissionné. Quand un jeune vient à l'église ou à une activité d'encadrement avec ses fesses dehors, ce n'est plus de la mode, c'est une perte de valeurs. On leur a laissé TikTok les éduquer à notre place. Comment un futur leader, même d'un parti, peut-il inspirer le respect s'il ne se respecte pas lui-même ?"

Même constat pour Mama Sylvie Kalunga, présidente d'une ASBL d'encadrement des filles et garçons à Lubumbashi :

"Ce pantalon est le reflet d'une oisiveté. Beaucoup de ces garçons sont sans emploi, sans formation. Le corps devient alors le seul endroit où ils peuvent encore s'exprimer. C'est triste."


Le regard du sociologue : L'habit qui cache un malaise


Pour comprendre le phénomène, nous avons interrogé le sociologue François Mbuyu, licencié en Sociologie, à l'Université de Lubumbashi.

"Le sociologue ne juge pas, il explique. Le 'sagging' est né dans les prisons américaines où la ceinture était interdite. Il a été repris par la culture hip-hop comme symbole de rébellion contre le système. À Lubumbashi, il est réinterprété. Le jeune lushois qui baisse son pantalon dit symboliquement à la société : 'Je refuse vos normes, puisque vos normes ne m'offrent rien'. C'est un acte de défiance politique et sociale, inconscient la plupart du temps."

Il ajoute : "Le fait que ce style soit très présent au sein des ligues de jeunes des partis politiques n'est pas un hasard. Ces structures recrutent dans un vivier de jeunes désœuvrés, en quête de reconnaissance. Le parti leur donne une carte, mais pas un idéal. Alors ils importent leur propre culture de rue dans le parti, au lieu que le parti leur inculque une culture militante."


Quand la politique s'en mêle : entre récupération et embarras


Sur le terrain politique, le sujet dérange. Un cadre d'un parti de la majorité, qui a requis l'anonymat, confie :

"C'est une réalité qui nous embarrasse. Comment envoyer ces jeunes sensibiliser la population dans les quartiers avec un pantalon aux genoux ? On perd en crédibilité. Nous avons commencé à imposer un code vestimentaire lors des activités officielles. On veut une jeunesse consciente, pas une jeunesse 'sagging'."


Un opposant, lui, y voit une arme de critique : "Regardez l'image que donne la jeunesse du parti au pouvoir. Cela résume leur bilan : tout est à terre, même le pantalon. Un jeune conscient ne peut pas s'habiller comme un prisonnier et prétendre construire le pays."


Remonter le pantalon, relever la jeunesse


Au-delà du tissu, c'est bien l'avenir d'une génération qui se joue. Le pantalon baissé de Lubumbashi n'est pas qu'une affaire de ceinture. Il est le baromètre d'une jeunesse connectée au monde mais déconnectée de ses repères locaux, en quête d'une identité que ni la famille, ni l'école, ni les partis politiques ne parviennent plus à lui offrir.

En 2019, les baggies, pantalons larges qui descendent sur ou en-dessous des fesses, ont été interdits en public à Cocoa, une ville de Floride, aux Etats-Unis.

La ville avait même voter une loi autorisant la police à verbaliser les personnes qui portent un baggy en rue ou dans tout lieu public, relate le Dailymail.

Tout individu qui laissera entrevoir ses sous-vêtements de plus de 7,6 centimètres sous sa taille se verra écoper d'une amende de 25 dollars lors de la première infraction, et de 100 dollars ensuite.

Cette mesure particulière avait été adoptée afin de "préserver le caractère familial de la ville de Cocoa". "C'est la vision de nos leaders, qui veulent nettoyer la ville, et c'est l'une des étapes qu'ils ont franchies pour y arriver", avait expliqué une policière de la ville en question.

Faut-il interdire ? Sensibiliser ? Ou simplement écouter ce que ces sous-vêtements exposés tentent de nous dire à Lubumbashi ? La question reste posée, le dos au mur, face à la ville.

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