Par Jules Mbuyu
La Tribune d’Expression Populaire sur la gouvernance sécuritaire et les droits humains s’est tenue ce vendredi 28 août 2026 à la salle polyvalente du Guest House Anglican, à Lubumbashi dans la province du Haut-Katanga.
Face à la recrudescence de la justice populaire et de la vindicte publique dans plusieurs villes de la République démocratique du Congo, l’ONGD Action pour le Développement et la Gestion des Ressources Naturelles (ADGRN), coordination provinciale du Haut-Katanga, a réuni plusieurs acteurs de la société autour d’un débat consacré à cette problématique.
Avec l’appui financier de la Fondation Hanns Seidel, cette rencontre a réuni notamment des leaders des jeunes, des mouvements citoyens, des responsables communautaires et religieux, des acteurs de la société civile, des étudiants, des représentants des services de sécurité ainsi que des citoyens.
Les échanges ont porté sur le thème : "Justice populaire et vindicte publique : comprendre les dangers et promouvoir l’État de droit".
Un phénomène aux lourdes conséquences
Dans son mot d’ouverture, Joseph Ntumba, coordonnateur provincial de l’ADGRN Haut-Katanga, a relevé que certains citoyens, confrontés à des actes de criminalité ou à de simples soupçons d’infraction, choisissent de se faire justice eux-mêmes.
Pour lui, même si ce phénomène peut être alimenté par le sentiment d’insécurité, la colère ou encore la perte de confiance envers certaines institutions, la justice populaire ne saurait constituer une réponse à la criminalité.
Il a insisté sur ses conséquences souvent dramatiques : pertes en vies humaines, violations des droits fondamentaux, destruction des biens, violences et erreurs judiciaires.
"Lorsqu’une personne est accusée ou soupçonnée d’avoir commis une infraction, elle doit être remise aux services compétents afin que les faits soient établis conformément à la loi", a-t-il rappelé en substance.
Selon lui, le recours à la violence prive non seulement la victime présumée de son droit à la défense, mais peut également conduire à l’élimination d’une personne innocente sur la base d’une simple rumeur ou d’une accusation non vérifiée.
Le rôle de la police face à la justice populaire
Intervenant sur le thème "La justice populaire face à l’État de droit : cadre juridique, rôle de la police et procédures de prise en charge", le major Adolphe Kalenga, commissaire supérieur adjoint de la police de proximité, a rappelé que la lutte contre la criminalité doit rester dans le cadre de la loi.
Il a expliqué que lorsqu’un citoyen surprend une personne en flagrant délit ou détient des informations sur une infraction, son rôle n’est pas de se substituer à la justice.
"Le citoyen doit alerter les services de sécurité et leur remettre le présumé auteur afin que la procédure légale soit engagée", a-t-il insisté.
Le major Kalenga a également souligné que la justice populaire peut compromettre le travail de la police et de la justice. En s’emparant d’un suspect, en le frappant ou en le tuant, la population détruit les possibilités d’enquête et empêche l’établissement des responsabilités dans les règles.
Il a ainsi appelé les citoyens à privilégier l’alerte, le signalement et la collaboration avec la police, plutôt que la violence et la vengeance.
La prévention passe aussi par la gouvernance sécuritaire
De son côté, Bruno Kwete, conseiller en charge de la sécurité au ministère provincial de l’Intérieur et Sécurité du Haut-Katanga, a développé le thème consacré à la prévention de la justice populaire par la gouvernance sécuritaire locale.
Il a mis en avant la responsabilité des autorités, des leaders communautaires, des responsables religieux, des jeunes et de l’ensemble de la population dans la prévention de ce phénomène.
Selon lui, la lutte contre la justice populaire ne peut pas se limiter à réprimer les actes de violence. Elle nécessite également une meilleure proximité entre les autorités et la population, une circulation fiable de l’information et une réponse rapide aux préoccupations sécuritaires.
"Lorsqu’un citoyen a confiance dans les institutions et sait que sa plainte sera prise en compte, il est moins tenté de se faire justice lui-même", a-t-il fait valoir.
Bruno Kwete a ainsi encouragé les leaders communautaires et religieux à jouer leur rôle de sensibilisation, notamment en appelant la population à ne pas céder aux rumeurs et à toujours privilégier les voies légales.
Préserver des vies et renforcer l’État de droit
Au cours des échanges, les intervenants ont insisté sur le fait que la justice populaire ne frappe pas uniquement les présumés auteurs d’infractions. Elle peut également atteindre des personnes innocentes, victimes de fausses accusations, de rumeurs ou de règlements de comptes.
Elle contribue également à installer un climat de peur, à aggraver les tensions communautaires et à instaurer un cycle de violence difficile à contrôler.
Pour les organisateurs de cette tribune, recourir aux services compétents demeure donc la seule voie permettant d’établir les faits, de protéger les victimes et de garantir les droits de toutes les personnes impliquées.
La police, les autorités administratives et les instances judiciaires ont, chacune dans leurs compétences, la responsabilité de recevoir les alertes, sécuriser les personnes concernées, mener les enquêtes et permettre à la justice de se prononcer.
À travers cette Tribune d’Expression Populaire, l’ADGRN entend ainsi contribuer au renforcement de la culture citoyenne et rappeler que la lutte contre l’insécurité ne doit pas se transformer en une nouvelle source de violence.
La justice populaire ne rend pas justice : elle risque plutôt de produire de nouvelles victimes.
